Détente de Joule-Thomson

En physique, et plus particulièrement en thermodynamique, la détente de Joule-Thomson, ou détente de Joule-Kelvin, est une détente réalisée en faisant passer un fluide à travers un matériau poreux ou un étranglement dans une conduite calorifugée et en imposant une différence de pression entre l'amont et l'aval de cet organe. Elle porte le nom des physiciens britanniques James Prescott Joule et William Thomson (Lord Kelvin) qui la réalisèrent pour la première fois en 1852[1].

Cette détente est isenthalpique, adiabatique et irréversible. La température d'un gaz parfait n'est pas modifiée lors d'une détente de ce type : un gaz parfait suit la deuxième loi de Joule, ou loi de Joule-Thomson. Ce n'est pas le cas pour les gaz réels, qui subissent l'effet Joule-Thomson quantifié par le coefficient de Joule-Thomson. Cette différence de comportement s'explique par l'absence de forces intermoléculaires dans un gaz parfait.

La détente de Joule-Thomson est employée industriellement dans la liquéfaction de gaz.

Description

Montage

Détente de Joule-Thomson. Le gaz à la pression subit une détente isenthalpique à la pression en passant à travers un organe de détente[2].

Le gaz étudié passe dans une conduite horizontale calorifugée de section constante. Dans cette conduite est placé un organe de détente constitué par un tampon (en ouate ou soie grège) ou un étranglement (buse, diaphragme ou vanne). L'écoulement est suffisamment lent pour être laminaire (exempt de turbulence) et stationnaire. Les pressions régnant en amont et en aval de l'organe de détente sont différentes et constantes ; on considère en amont une pression et en aval une pression telles que P_{2}}"/>. Sous l'effet de la différence de pression, le gaz se déplace d'amont en aval en subissant une détente au passage de l'organe de détente[1],[2],[3],[4],[5].

Le montage étant calorifugé, il n'y a aucun échange de chaleur avec l'extérieur. De plus, l'organe de détente étant statique, il n'y a pas de récupération de travail par l'extérieur, ce qui serait le cas dans une détente faite au moyen d'un organe dynamique comme une turbine.

Processus isenthalpique

Soit un volume de gaz initialement situé en amont de l'organe de détente. L'écoulement étant laminaire, ce volume est considéré comme un système fermé, n'échangeant pas de matière avec le fluide en amont et en aval. Le premier principe de la thermodynamique énonce que l'énergie interne du système fermé étudié varie au cours de la transformation selon[2],[3],[4],[5] :

La conduite étant calorifugée, le gaz n'échange aucune chaleur avec l'extérieur, la transformation est adiabatique[2],[3],[4],[5] : .

Sous l'effet de la pression , le volume initial passe à travers l'organe de détente. En amont de l'organe de détente, le système subit le travail[2],[3],[4],[5] :

En aval de l'organe de détente, le gaz repousse le fluide initialement présent dans la conduite à la pression et occupe finalement un volume . En aval de l'organe de détente, le système subit le travail[2],[3],[4],[5] :

Le premier principe donne par conséquent[2],[3],[4],[5] :

Soit :

La détente de Joule-Thomson est donc un processus isenthalpique (elle s'effectue à enthalpie constante)[2],[3],[4],[5] :

Détente de Joule-Thomson : , processus isenthalpique (ou isenthalpe).

Bilan entropique, irréversibilité

Le deuxième principe de la thermodynamique introduit l'entropie définie par l'inégalité de Clausius[6] :

avec la température absolue. La transformation est[6],[7] :

La détente de Joule-Thomson étant adiabatique, soit , on a :

De façon générale, la variation élémentaire d'enthalpie s'écrit :

La détente de Joule-Thomson étant isenthalpique, soit , la variation élémentaire d'entropie vaut :

La température et le volume étant des grandeurs positives, puisque on ne peut avoir que . Dans une détente de Joule-Thomson, la variation de pression est strictement négative, soit  ; par conséquent :

0}"/>

La détente de Joule-Thomson est un processus irréversible :

Détente de Joule-Thomson : {\delta Q \over T}=0}"/>, processus adiabatique irréversible.

Effet de la détente

Enthalpie, coefficient de Joule-Thomson

La variation élémentaire d'enthalpie s'écrit :

La variation élémentaire d'entropie s'exprime en fonction des coefficients calorimétriques selon :

On a par conséquent :

La deuxième relation de Clapeyron donne :

On a donc dans la détente de Joule-Thomson, isenthalpique :

On définit le coefficient de Joule-Thomson[2],[3],[8],[9],[5] :

Coefficient de Joule-Thomson :

Ce coefficient s'exprime en kelvins par pascal (K Pa−1) dans le Système international d'unités[8], ou, de façon pratique, en kelvins par bar (K bar−1). Dans un processus isenthalpique où la pression diminue (dans une détente), la température du gaz varie (effet Joule-Thomson) : lorsque 0}"/> elle diminue ; lorsque elle augmente. Un gaz peut donc être refroidi puis liquéfié[2],[3],[5] :

Pour l'enthalpie on peut écrire[9] :

d'où, de façon générale[9] :

Variation élémentaire de l'enthalpie :


Gaz parfaits, deuxième loi de Joule

La loi des gaz parfaits :

donne le coefficient de dilatation isobare[3] :

En conséquence, la température d'un gaz parfait ne varie pas dans une détente de Joule-Thomson et, de façon générale, dans toute transformation isenthalpique[1],[3],[4],[5] :

Pour un gaz parfait :

On a également :

De façon générale, l'enthalpie d'un gaz parfait ne dépend pas de la pression, elle ne dépend que de la température ; un gaz parfait répond donc à la deuxième loi de Joule (ou loi de Joule-Thomson)[1],[3],[10],[5] :

Pour un gaz parfait : (deuxième loi de Joule ou loi de Joule-Thomson).

Dans une détente de Joule-Thomson, la variation d'entropie d'un gaz parfait vaut :

avec et les entropies respectives du gaz dans son état initial et dans son état final. Puisque P_{2}}"/>, on vérifie que :

Détente de Joule-Thomson pour un gaz parfait : 0}"/>

Gaz réels, effet Joule-Thomson

Courbe d'inversion de Joule-Thomson (en rouge) de l'azote dans un diagramme température-pression. La courbe bleue est la courbe d'équilibre liquide-vapeur. La température maximale d'inversion de Joule-Thomson de l'azote se situe vers 620 K. Lors d'une détente, la température du gaz diminue si 0}"/> et augmente si .

Les courbes isenthalpiques (ou isenthalpes) d'un gaz peuvent être représentées dans un diagramme thermodynamique dans lequel la pression est portée en abscisse et la température en ordonnée (cf. figure ci-contre). Dans ce diagramme, le coefficient est la pente des courbes. Les courbes d'un gaz parfait sont des droites horizontales : la température d'un gaz parfait ne varie pas lors d'une détente de Joule-Thomson. Au contraire, les courbes d'un gaz réel sont incurvées : la température d'un gaz réel varie lors d'une détente de Joule-Thomson ; ce phénomène est appelé effet Joule-Thomson[1],[3],[4],[11],[5].

Effet Joule-Thomson.
Si est puisque est alors doit être donc le gaz
positif toujours négatif négatif se refroidit
négatif positif se réchauffe

Aux hautes et basses températures, on a quelle que soit la pression[3],[4],[5]. Aux très hautes températures et pressions pas trop élevées, les courbes isenthalpiques d'un gaz réel sont quasiment horizontales dans le diagramme température-pression : dans ces conditions, un gaz réel tend à se comporter comme un gaz parfait[3].

Aux températures intermédiaires, on a 0}"/> aux basses pressions, aux hautes pressions. Le lieu des points auxquels le coefficient de Joule-Thomson s'annule et change de signe (on a alors comme pour les gaz parfaits) est appelé courbe d'inversion de Joule-Thomson. À pression nulle, la courbe d'inversion est limitée par la température maximale d'inversion de Joule-Thomson et la température minimale d'inversion de Joule-Thomson. La courbe d'inversion présente également une pression maximale d'inversion de Joule-Thomson au-delà de laquelle on a à toute température[2],[3],[4],[5].

Interprétation moléculaire

Au niveau microscopique, l'énergie totale du système thermodynamique étudié est la somme de l'énergie cinétique des molécules, proportionnelle au carré de leur vitesse quadratique moyenne, et de l'énergie potentielle, due aux forces intermoléculaires. En l'absence de travail et de chaleur transférés depuis l'extérieur vers le système, l'énergie totale du système (sous forme d'enthalpie dans la détente de Joule-Thomson) se conserve : ainsi, si l'énergie cinétique ou potentielle augmente, l'autre diminue[4].

D'une part, la théorie cinétique des gaz et le théorème d'équipartition de l'énergie combinés impliquent que l'énergie cinétique moyenne des molécules d'un gaz est proportionnelle à la température. En conséquence, une diminution de l'énergie cinétique des molécules d'un gaz induit une diminution de la température[4].

D'autre part, les molécules d'un gaz réel interagissent par des forces intermoléculaires, notamment les forces de van der Waals. Si ces forces sont attractives, elles s'opposent à toute augmentation de la distance entre les molécules ; dans ce cas, une augmentation de la distance entre molécules induit une augmentation de l'énergie potentielle des molécules. Au contraire, des forces répulsives favorisent l'augmentation de la distance entre molécules ; dans ce cas, une augmentation de la distance entre molécules induit une diminution de l'énergie potentielle[4].

Lorsqu'un gaz est détendu, son volume augmente et ses molécules tendent à l'occuper entièrement, ce qui augmente la distance moyenne les séparant. Ainsi, lors d'une détente, si les forces intermoléculaires sont attractives, l'énergie potentielle augmente et l'énergie cinétique décroît ; en conséquence la température diminue : on a 0}"/>. Au contraire, si les forces intermoléculaires sont répulsives, l'énergie potentielle diminue et l'énergie cinétique augmente ; en conséquence la température augmente : on a [4].

En l'absence de forces intermoléculaires, la détente d'un gaz parfait ne modifie pas l'énergie potentielle des molécules. En conséquence, l'énergie cinétique et la température ne sont pas modifiées : on a à toute température et pression. Ceci ne s'observe pour les gaz réels que sur la courbe d'inversion où les forces attractives et répulsives se compensent exactement[4]. Aux très hautes températures et pressions pas trop élevées, l'énergie potentielle devient négligeable devant l'énergie cinétique : les gaz réels tendent à se comporter comme des gaz parfaits.

Applications

Application à un gaz de van der Waals

Courbes isenthalpiques obtenues avec l'équation d'état de van der Waals. Dans un tel diagramme, les courbes isenthalpiques d'un gaz parfait sont horizontales.

Selon l'équation d'état de van der Waals[12],[13] :

les coordonnées pression, température et volume molaire du point critique d'un fluide sont données par[12],[14] :

Les coordonnées réduites (grandeurs adimensionnelles) sont définies par[12],[15] :

Le coefficient de Joule-Thomson selon l'équation d'état de van der Waals est donné par[3],[16] :

Coefficient de Joule-Thomson

Selon l'équation d'état de van der Waals, la courbe d'inversion de Joule-Thomson, lieu des pressions , températures et volumes molaires d'inversion tels que , est donnée par[17],[16] :

soit, dans un diagramme de Clapeyron pression-volume molaire :

Courbe d'inversion de Joule-Thomson :

ou, dans un diagramme température-pression :

Courbe d'inversion de Joule-Thomson :


Lorsque , on a, selon l'équation d'état de van der Waals[16] :

La pression maximale de la courbe d'inversion a pour coordonnées, selon l'équation d'état de van der Waals[16] :

Les expressions obtenues avec l'équation d'état de van der Waals peuvent être simplifiées en[18] :

d'où, en intégrant, en considérant comme constante :

et finalement, pour de petites variations de température[18] :

Exemple[18]
On considère du diazote à la température = 298 K. On effectue une détente de Joule-Thomson de telle sorte que = −10 bar. On a = 1,41 × 10−1 Pa m6 mol−2, = 3,91 × 10−5 m3 mol−2 et = 29,1 J K−1 mol−1.
On obtient :
  • = 867 K ;
  • = −2,5 K, soit = 295,5 K.
La température d'inversion maximale réelle du diazote est de 620 K environ, bien en dessous de la température d'inversion calculée ci-dessus. L'équation d'état de van der Waals n'est pas un bon modèle pour représenter les gaz réels.

Exploitation industrielle

Coefficient de Joule-Thomson de divers gaz à pression atmosphérique[19].

La détente de Joule-Thomson représente le comportement d'un fluide subissant une détente dans une vanne lorsque celle-ci est calorifugée. Il est ainsi possible de prévoir si le fluide se refroidit ou se réchauffe au passage de cet organe[17].

Dans le domaine où 0}"/>, la température d'un gaz réel diminue lors d'une détente. Ce phénomène est exploité, par exemple, dans le procédé Linde pour liquéfier un gaz (par exemple pour fabriquer de l'air, de l'oxygène ou de l'azote liquide)[3],[4]. Le tableau suivant donne la température maximale d'inversion et le coefficient de Joule-Thomson à pression atmosphérique de quelques gaz usuels[20]. La température maximale d'inversion de la plupart des gaz est supérieure à la température ambiante (autour de 300 K) : leur refroidissement peut être entrepris par détente directement dans cette condition. Le dihydrogène, l'hélium et le néon nécessitent un refroidissement préalable à la détente : leur température maximale d'inversion est inférieure à la température ambiante, aussi la détente induit-elle un réchauffement du gaz dans cette condition.

Propriétés de quelques gaz[20].
Espèce Température
maximale d'inversion
(en K)
Coefficient d'inversion
de Joule-Thomson
à 298 K et 1 atm (en K atm−1)
Air 603 0,189 à 50 °C
Argon 723
Diazote 621 0,27
Dihydrogène 202 -0,03
Dioxyde de carbone 1500 1,11 à 300 K
Dioxygène 764 0,31
Hélium 40 -0,062
Krypton 1090
Méthane 968
Néon 231

Notations

Alphabet latin
  • le terme de cohésion de l'équation d'état de van der Waals ;
  • le covolume molaire de l'équation d'état de van der Waals ;
  • la capacité thermique isobare ;
  • la capacité thermique isobare molaire ;
  • le coefficient de compression isotherme ;
  • l'enthalpie ;
  • la quantité de matière ;
  • la pression ;
  • la chaleur échangée par le système et l'extérieur de la conduite ;
  • la constante universelle des gaz parfaits ;
  • l'entropie ;
  • la température ;
  • l'énergie interne ;
  • le volume ;
  • le volume molaire ;
  • le travail des forces de pression.
Alphabet grec
  • le coefficient de dilatation isobare ;
  • le coefficient de Joule-Thomson.

Notes et références

Notes

  1. 1 2 3 4 5 Taillet et al. 2018, p. 202-203 détente de Joule-Thomson.
  2. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 Dumas 2023, p. 146-148 paragraphe 7.2.2 Détente de Joule-Thomson.
  3. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 Infelta et al. 2006, p. 118-120 paragraphe 7.3.6 Détente de Joule-Thomson.
  4. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 Atkins et al. 2021, p. 64-66 paragraphe 2D.4 Effet Joule-Thomson.
  5. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 Fillette et al. 2023, p. 341-342 paragraphe 16.2.3 Détente de Joule-Thomson.
  6. 1 2 Atkins et al. 2021, p. 85-86 paragraphe 3A.3 L'entropie : une fonction d'état (c) Inégalité de Clausius.
  7. Infelta et Graetzel, p. 36.
  8. 1 2 Les notations et pour le coefficient de Joule-Thomson sont recommandées par le Green Book de l'Union internationale de chimie pure et appliquée (IUPAC). (en) Union internationale de chimie pure et appliquée, Quantities, Units and Symbols in Physical Chemistry [Green Book] : Abridged version, Cambridge, , 4e éd. (1re éd. 1988), 110 p. (ISBN 978-1-83916-150-6, DOI 10.1039/9781839163180, présentation en ligne, lire en ligne [PDF]), p. 49.
  9. 1 2 3 Atkins et al. 2021, p. 63 paragraphe 2D.3 Changements d'enthalpie.
  10. Taillet et al. 2018, p. 404 Joule (lois de).
  11. Taillet et al. 2018, p. 404 Joule-Thomson (effet).
  12. 1 2 3 Atkins et al. 2021, p. 23-27 paragraphe 1C.2 Équation de van der Waals.
  13. Borel et al. 2005, p. 251-253 paragraphe 5.5 Fluides de van der Waals - 5.5.1 Définition.
  14. Borel et al. 2005, p. 260-261 paragraphe 5.5 Fluides de van der Waals - 5.5.2 Comportement physique - Fonctions d'état thermiques critiques.
  15. Borel et al. 2005, p. 261-262 paragraphe 5.5 Fluides de van der Waals - 5.5.2 Comportement physique - Équation d'état sous forme réduite.
  16. 1 2 3 4 5 Johnston 2014, p. 11-1–11-6 Chapter 11 Adiabatic free expansion and Joule-Thomson expansion.
  17. 1 2 3 Borel et al. 2005, p. 262-264 paragraphe 5.5 Fluides de van der Waals - 5.5.3 Comparaison avec les gaz semi-parfaits - Courbe d'inversion de l'effet Joule-Thomson.
  18. 1 2 3 Fillette et al. 2023, p. 359 paragraphe 17.2.2 Application au refroidissement.
  19. Données issues de NIST, « Propriétés thermophysiques des systèmes fluides », sur webbook.nist.gov (consulté le ).
  20. 1 2 Atkins et al. 2021, p. 878 annexes - tableau 2.D.2.

Bibliographie

Articles connexes