Loi de Hess
En thermochimie, la loi de Hess, établie en 1840 par le chimiste suisse Germain Hess[1], énonce que[2],[3] :
« L'enthalpie standard d'une réaction chimique est la somme des enthalpies standards des réactions à partir desquelles la réaction globale peut être construite. »
Elle rend possible le calcul de l'enthalpie standard d'une réaction à partir des enthalpies standards de formation de ses réactifs et produits. Elle permet également de calculer l'enthalpie standard d'une réaction impossible à déterminer expérimentalement à partir d'enthalpies standards d'autres réactions.
Cette loi est généralisable à toute autre fonction d'état, notamment l'entropie et l'enthalpie libre. Elle est aussi généralisable à des successions de transformations autres que des réactions chimiques (par exemple des changements d'état).
Démonstration
La loi de Hess est due au fait que l'enthalpie est une fonction d'état : sa variation au cours d'une transformation ne dépend que de l'état initial et de l'état final du système étudié, et non de la façon dont cette transformation est effectuée. Si cette transformation peut être décomposée en une succession de transformations, alors la variation d'enthalpie de la transformation globale est la somme des variations d'enthalpie des transformations qui la constituent[2].
Soit un milieu réactionnel composé de espèces chimiques dans lequel se déroulent réactions standards. Par définition, les réactions se déroulent à la pression = 1 bar constante et à une température constante. Elles sont considérées comme successives, aussi les conditions finales de la réaction sont-elles les conditions initiales de la réaction .
Soit la réaction chimique notée selon la convention stœchiométrique : le coefficient stœchiométrique du corps dans la réaction est positif pour un réactif, négatif pour un produit et nul pour un inerte. Son équation s'écrit[4] :
Soit la quantité du corps dans le milieu réactionnel à l'issue de la réaction . On a :
avec l'avancement de la réaction .
Soit l'enthalpie du milieu réactionnel à l'issue de la réaction . La réaction se déroulant à pression et température constantes, on a la variation d'enthalpie du milieu réactionnel due à la réaction :
avec l'enthalpie standard de la réaction :
Les enthalpies standards molaires des corps sont définies à la pression standard et à la température ; elles ne dépendent pas de la composition, d'où :
Soit la réaction globale, somme de toutes les réactions :
Le coefficient stœchiométrique global de tout corps vaut :
Soit la quantité du corps dans le milieu réactionnel avant toute réaction. La variation totale de quantité du corps à l'issue de la succession de réactions vaut :
avec l'avancement de la réaction globale.
Soit l'enthalpie du milieu réactionnel avant toute réaction. La variation totale d'enthalpie à l'issue de la succession de réactions vaut :
On a également :
On a donc l'enthalpie standard de la réaction globale, qui se déroule à la pression et à la température constantes :
et cette enthalpie peut s'écrire :
D'où la loi de Hess :
| Loi de Hess[2] L'enthalpie standard d'une réaction chimique est la somme des enthalpies standards des réactions à partir desquelles la réaction globale peut être construite : . |
- Note
- Cette démonstration est valable pour toute fonction d'état, aussi la loi de Hess est-elle applicable, notamment, à l'entropie et à l'enthalpie libre standards de réaction[3],[5]. En notant et les entropies et enthalpies libres standards des réactions intermédiaires, on a :
| Loi de Hess[3],[5] |
Applications
Exemples
- Exemple 1 - Réaction du monoxyde de carbone et du monoxyde d'azote[6].
- La réaction de combustion du monoxyde de carbone CO en présence de dioxygène O2, formant du dioxyde de carbone CO2, s'écrit :
| Réaction [1] | = −280 kJ mol−1 |
- La réaction de combustion du diazote N2 en présence de dioxygène O2, formant du monoxyde de carbone NO, s'écrit :
| Réaction [2] | = 180 kJ mol−1 |
- La réaction du monoxyde de carbone CO et du monoxyde d'azote NO, formant du dioxyde de carbone CO2 et du diazote N2, est une combinaison des deux réactions précédentes et s'écrit :
| Réaction [3] = [1] - 12 × [2] | = −370 kJ mol−1 |
- Dans la combinaison, la réaction [2] est inversée et ses coefficients stœchiométriques sont divisés par deux ; on a la réaction :
| Réaction [2bis] = -12 × [2] | = −90 kJ mol−1 |
- Son enthalpie standard vaut :
- = -12 × 180 = −90 kJ mol−1
- La réaction [3] est la combinaison [3] = [1] + [2bis] = [1] - 12 × [2] :
- Son enthalpie standard se calcule par la loi de Hess :
- = −280 - 12 × 180 = −370 kJ mol−1.
La réaction d'hydrogénation du propène C3H6 en présence de dihydrogène H2, formant du propane C3H8, s'écrit :
| Réaction [1] | = −124 kJ mol−1 |
La réaction de combustion du propane C3H8 en présence de dioxygène O2, formant du dioxyde de carbone CO2 et de l'eau H2O, s'écrit :
| Réaction [2] | = −2 220 kJ mol−1 |
La réaction de combustion du dihydrogène H2 en présence de dioxygène O2, formant de l'eau H2O, s'écrit :
| Réaction [3] | = −286 kJ mol−1 |
La réaction de combustion du propène C3H6 en présence de dioxygène O2, formant du dioxyde de carbone CO2 et de l'eau H2O, est une combinaison des trois réactions précédentes et s'écrit :
| Réaction [4] = [1] + [2] - [3] | = −2 058 kJ mol−1 |
L'enthalpie standard de la réaction [4] se calcule par la loi de Hess :
- = −124 + (−2 220) - (−286) = −2 058 kJ mol−1.
Calcul d'une enthalpie standard de réaction par les enthalpies standards de formation
La réaction standard de formation d'un corps quelconque est une réaction dans l'équation chimique de laquelle le corps est le seul produit et est doté d'un coefficient stœchiométrique valant 1. Les réactifs sont des corps simples de référence constitués des éléments constitutifs du corps ; ces réactifs sont dans leur état standard le plus stable dans les conditions standards considérées. Cette réaction est unique. L'enthalpie standard de cette réaction est appelée enthalpie standard de formation du corps ; elle est notée à la température .
- Exemple - Réaction standard de formation du méthane à 25 °C.
- Le méthane CH4 est constitué des éléments carbone C et hydrogène H ; les corps simples les plus stables à 1 bar et 298,15 K (25 °C) sont le graphite C (solide) et le dihydrogène H2 gazeux. Dans ces conditions, la réaction standard de formation du méthane gazeux s'écrit :
- et son enthalpie standard de formation vaut = −74,6 kJ mol−1.
À température donnée, l'enthalpie standard de formation d'un corps simple de référence dans son état standard de référence est nulle[7],[8],[9].
- Exemple - Enthalpie standard de formation du dichlore à 25 °C.
- À 25 °C le corps simple de référence de l'élément chlore Cl est le dichlore Cl2, et son état standard de référence est l'état gazeux. Dans ces conditions, la réaction standard de formation du dichlore gazeux s'écrit :
- et son enthalpie standard de formation est nulle : = 0 kJ mol−1.
Soit une réaction chimique entre corps notée selon la convention stœchiométrique (les coefficients stœchiométriques sont notés algébriquement : positifs pour les réactifs, négatifs pour les produits et nuls pour les inertes). Son équation s'écrit :
Toute réaction chimique peut être écrite comme une combinaison linéaire des réactions standards de formation de ses réactifs et produits. Dans les conditions standards à la température , la loi de Hess permet donc de calculer l'enthalpie standard de cette réaction à partir des enthalpies standards de formation de ses réactifs et produits, pondérées par les coefficients stœchiométriques[10],[11],[12],[13],[14] :
| Enthalpie de réaction : (loi de Hess). |
Les enthalpies standards de formation des espèces chimiques sont généralement tabulées à 298,15 K (25 °C), ce qui permet de calculer par la loi de Hess l'enthalpie standard de toute réaction à la même température. L'enthalpie standard de réaction peut être ensuite calculée à d'autres températures par la loi de Kirchhoff (si les constituants ne changent pas de phase avec la température)[15],[16],[17],[18],[19].
- Exemple 1 - Enthalpie de la réaction de synthèse du trichlorométhane à partir du méthane[14].
- Soit, à 25 °C, la réaction standard de formation du méthane CH4 à partir du carbone graphite C et du dihydrogène H2 :
| Réaction [1] | = −74,6 kJ mol−1 |
- la réaction standard de formation du trichlorométhane CHCl3 (chloroforme) à partir du carbone graphite C, du dihydrogène H2 et du dichlore Cl2 :
| Réaction [2] | = −102,7 kJ mol−1 |
- et la réaction standard de formation du chlorure d'hydrogène HCl (acide chlorhydrique) à partir du carbone graphite C et du dihydrogène H2 :
| Réaction [3] | = −92,3 kJ mol−1 |
- Par combinaison de ces trois réactions, on a la réaction de synthèse du trichlorométhane CHCl3 à partir du méthane CH4 :
- On a par la loi de Hess :
- = −305,0 kJ mol−1.
- En toute rigueur, on a :
- avec l'enthalpie standard de formation du dichlore gazeux nulle, soit = 0 kJ mol−1, car à cette température le dichlore gazeux Cl2 est le corps simple de référence de l'élément chlore Cl dans son état standard de référence. On a finalement :
| Réaction [4] | = −305,0 kJ mol−1 |
À 298,15 K, la réaction de synthèse du mercure Hg (liquide) à partir de calomel Hg2Cl2 (solide) et de dihydrogène H2 (gaz) s'écrit :
| Réaction [5] |
Cette réaction produit également de l'acide chlorhydrique HCl (gaz). Les corps simples de référence sont ici le dihydrogène H2 (gaz), le dichlore Cl2 (gaz) et le mercure Hg (liquide). Les réactions standards de formation des diverses espèces s'écrivent :
| Réaction [1] | (corps simple de référence) | = 0 kJ mol−1 |
| Réaction [2] | = −264,93 kJ mol−1 | |
| Réaction [3] | = −92,31 kJ mol−1 | |
| Réaction [4] | (corps simple de référence) | = 0 kJ mol−1 |
Les réactions se combinent linéairement selon [5] = -12 × [1] - 12 × [2] + [3] + [4]. En application de la loi de Hess, on a donc :
L'enthalpie standard de la réaction [5] dans ces conditions vaut donc = 40,155 kJ mol−1 ; la réaction est endothermique.
Si la réaction [5] est écrite :
| Réaction [5bis] |
les réactions se combinent linéairement selon [5bis] = 2 × [5] = - [1] - [2] + 2 × [3] + 2 × [4]. On obtient = 80,31 kJ mol−1.
La méthylhydrazine est un ergol utilisé comme carburant pour petites fusées dans la réaction :
Les enthalpies standards de formation des divers corps sont données dans le tableau suivant.
| Corps | méthylhydrazine CH6N2(g) | peroxyde d'azote N2O4(g) | azote N2(g) | eau H2O(g) | dioxyde de carbone CO2(g) |
|---|---|---|---|---|---|
| (kJ mol−1) | 95 | 11 | 0 | -242 | -394 |
L'enthalpie standard de réaction vaut : = -1 × 95 - 54 × 11 + 94 × 0 + 3 × (-242) + 1 × (-394) = −1 229 kJ mol−1 ; la réaction est exothermique.
Transformations autres que des réactions chimiques
Plus largement, l'enthalpie , l'enthalpie libre et l'entropie étant des fonctions d'état, la loi de Hess s'applique à des successions de transformations autres que des réactions chimiques : ces transformations peuvent inclure des changements de pression, de température, d'état, etc. La variation globale d'une fonction d'état est la somme des variations de cette fonction dans les transformations intermédiaires[2] (voir à titre d'exemple le cycle de Born-Haber[20]). Cela permet, par exemple, de calculer des enthalpies standards de formation de corps dans un état qui n'est pas l'état standard stable à la température considérée.
- Exemple 1 - Formation de l'eau à l'état de gaz[21].
- Dans les conditions standards à 25 °C, l'eau H2O est stable à l'état liquide ; on peut néanmoins calculer l'enthalpie de formation de l'eau dans un état gazeux fictif dans ces conditions. La réaction standard de formation de l'eau liquide s'écrit :
= −285,830 kJ mol−1
- La vaporisation de l'eau s'écrit :
= 44,004 kJ mol−1
- La réaction standard de formation de l'eau gazeuse est la somme des deux transformations précédentes :
- L'enthalpie standard de formation de l'eau gazeuse vaut donc :
- = −241,826 kJ mol−1
Dans les conditions standards à 25 °C, le diiode I2 est le corps simple standard de référence de l'élément iode I, et son état standard de référence est l'état solide ; on peut néanmoins calculer l'enthalpie de formation du diiode dans un état gazeux fictif dans ces conditions. La réaction standard de formation du diiode solide s'écrit :
| = 0 kJ mol−1 |
La sublimation du diiode s'écrit :
| = 62,4 kJ mol−1 (enthalpie de sublimation) |
La réaction standard de formation du diiode gazeux est la somme des deux transformations précédentes :
L'enthalpie standard de formation du diiode gazeux vaut donc :
- = 62,4 kJ mol−1
Détermination d'une enthalpie standard impossible à déterminer directement
La loi de Hess permet, en particulier, de calculer l'enthalpie standard d'une transformation impossible à obtenir directement en décomposant cette transformation en une suite de transformations dont les enthalpies standards sont connues (voir à titre d'exemple le cycle de Born-Haber[20]).

- À 25 °C, la réaction standard de formation du monoxyde de carbone CO gazeux s'écrit :
| Réaction [2] |
- Cette réaction ne peut être réalisée seule, car le monoxyde de carbone se forme toujours en équilibre avec le dioxyde de carbone ; son enthalpie standard de réaction ne peut donc être déterminée par calorimétrie. La réaction standard de formation du dioxyde de carbone CO2 s'écrit :
| Réaction [1] | = −393,65 kJ mol−1 |
- La réaction combustion du monoxyde de carbone CO s'écrit :
| Réaction [3] | = −283,07 kJ mol−1 |
- Les réactions se combinent linéairement selon [2] = [1] - [3]. En application de la loi de Hess, on a donc l'enthalpie standard de la réaction [2] :
- L'enthalpie standard de formation du monoxyde de carbone gazeux dans ces conditions vaut donc = −110,58 kJ mol−1.
Notes et références
Notes
- ↑ Menten de Horne 2013, p. 191.
- 1 2 3 4 5 Atkins et al. 1998, p. 64-65.
- 1 2 3 Infelta et al. 2006, p. 156.
- ↑ Infelta et al. 2006, p. 147.
- 1 2 3 Corriou 1985, p. 10-13.
- ↑ Clerc 2024, p. 135-136.
- ↑ Atkins et al. 1998, p. 66.
- ↑ Clerc 2024, p. 138-139.
- 1 2 Picard 1996, p. 34-35.
- 1 2 Abry et al. 2020, p. 107.
- ↑ Atkins et al. 1998, p. 68.
- ↑ Atkins et al. 2017, p. 282-285.
- ↑ Clerc 2024, p. 140-141.
- 1 2 Friedli 2002, p. 214-215.
- ↑ Atkins et al. 1998, p. 69-71.
- ↑ Atkins et al. 2017, p. 285-286.
- ↑ Clerc 2024, p. 141-142.
- ↑ Infelta et al. 2006, p. 152.
- ↑ Picard 1996, p. 36.
- 1 2 Picard 1996, p. 40-41.
- ↑ Jean-Michel Bauduin, Thierry Bars, Mélanie Cousin, Yves Josse, Frédéric Legrand, Josiane Manasses et Hélène Michel, Physique-Chimie MP/MP*, Ediscience, coll. « Parcours Prépas », , 852 p. (ISBN 9782100849505, lire en ligne), Quelle est l'influence de l'état physique sur l'enthalpie standard de formation ?, p. 680.
- ↑ Clerc 2024, p. 139.
- ↑ Alloprof, « La loi de Hess », sur alloprof.qc.ca (consulté le ).
Bibliographie
- Sébastien Abry, Stéphanie Calmettes, Gabrielle Lardé et Julien Lejeune, Chimie PC : Fiches-méthodes, Ellipses, coll. « Que faire ? », , 510 p. (ISBN 9782340044883, lire en ligne), fiche 9 Calculer une enthalpie standard de réaction, p. 105-114.
- Peter William Atkins et Paul Depovere (trad. de l'anglais par Monique Mottet), Éléments de chimie physique [« The Elements of Physical Chemistry »], De Boeck Supérieur, , 512 p. (ISBN 978-2-7445-0010-7, lire en ligne), paragraphe 2.7 Enthalpie des transformations chimiques, p. 62-69.
- Peter William Atkins, Loretta Jones et Leroy Laverman (trad. André Pousse), Principes de chimie [« Chemical Principles.The Quest for Insight »], De Boeck Supérieur, , 4e éd., 1088 p. (ISBN 9782807306387, lire en ligne), sujet 4 Thermochimie, p. 273-289.
- Christophe Clerc, Thermodynamique et cinétique chimique : Cours et exercices corrigés, Éditions Ellipses, , 440 p. (ISBN 9782340099944, lire en ligne), chapitre 5 Thermochimie, p. 119-148.
- Jean-Pierre Corriou, Thermodynamique chimique : Équilibres thermodynamiques, vol. J 1 028, Techniques de l'ingénieur, (lire en ligne).
- Claude Friedli, Chimie générale pour ingénieur, PPUR presses polytechniques, , 747 p. (ISBN 9782880744281, lire en ligne), paragraphe 8.2.3 Loi de Hess, p. 214-216.
- Pierre Infelta et Michael Graetzel, Thermodynamique : Principes et Applications, Boca Raton, Floride, BrownWalker Press, , 484 p. (ISBN 1-58112-995-5, lire en ligne), chapitre 9 Énergétique des réactions chimiques, p. 147-170.
- Pierre de Menten de Horne, Dictionnaire de chimie : une approche étymologique et historique, De Boeck Supérieur, , 395 p. (ISBN 978-2-8041-8175-8, lire en ligne), loi de Hess, p. 191.
- Christian Picard, Thermochimie, De Boeck Supérieur, , 416 p. (ISBN 978-2-8041-2113-6, lire en ligne), paragraphe 4.5 Enthalpie de réaction, p. 33-37.
Articles connexes
- Cycle de Born-Haber
- Enthalpie
- Enthalpie standard de formation
- Grandeur de réaction
- Grandeur standard
- Relations de Kirchhoff
- Thermochimie
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