Détente de Joule-Gay-Lussac

En physique, et plus particulièrement en thermodynamique, la détente de Joule–Gay-Lussac est une détente réalisée en libérant un volume de fluide dans une enceinte vide. Elle porte le nom des physiciens français Joseph Louis Gay-Lussac, qui la réalisa pour la première fois en 1806[1], et britannique James Prescott Joule, qui l'étudia en 1845[2]. Le refroidissement des gaz dans cette détente ne fut mis en évidence qu'en 1865 par le physicien français Gustave-Adolphe Hirn[2].

Cette détente est isoénergétique, adiabatique et irréversible. La température d'un gaz parfait n'est pas modifiée lors d'une détente de ce type : un gaz parfait suit la première loi de Joule, ou loi de Joule–Gay-Lussac. Ce n'est pas le cas pour les gaz réels, dont la température varie et décroît le plus souvent. Cette différence de comportement s'explique par l'absence de forces intermoléculaires dans un gaz parfait.

Description

Montage

Détente de Joule–Gay-Lussac. Le volume de gaz initialement contenu dans l'enceinte est libéré dans l'enceinte initialement vide. À l'équilibre le gaz occupe le volume final total des deux enceintes.

Le gaz étudié est initialement contenu à la pression dans une enceinte de volume . Cette enceinte est connectée à une enceinte de volume initialement vide. Les parois des deux enceintes sont indéformables. Lorsque le robinet séparant les deux enceintes est ouvert, le gaz pénètre dans l'enceinte jusqu'à ce que les pressions des deux enceintes s'équilibrent à la pression . L'opération est menée rapidement. Le gaz occupe initialement le volume de l'enceinte , , et finalement le volume de l'ensemble des deux enceintes et , [2],[3].

Le montage est calorifugé, il n'y a aucun échange de chaleur avec l'extérieur. De plus, les parois des enceintes étant indéformables et le robinet étant un organe de détente statique, il n'y a pas de récupération de travail par l'extérieur du montage, ce qui serait le cas dans une détente faite au moyen d'un organe dynamique comme une turbine[2],[3].

Processus isoénergétique

Le système global constitué par les deux enceintes et est un système isolé, puisqu'il n'échange ni matière, ni travail, ni chaleur avec l'extérieur. Le premier principe de la thermodynamique implique que l'énergie interne du système global est invariante :

Or l'énergie du système global est constituée uniquement de l'énergie du gaz , puisque le vide thermodynamique n'en possède pas. Ainsi la variation d'énergie du système global est-elle égale à celle du gaz[3] :

Le processus est donc isoénergétique. Le même résultat se démontre en se plaçant du point de vue du gaz seul. Celui-ci constitue un système fermé, qui ne reçoit aucune matière de l'extérieur du montage ni du vide de l'enceinte . Le premier principe de la thermodynamique énonce que l'énergie interne du gaz en tant que système fermé varie au cours d'une transformation selon :

Le gaz n'échange aucune chaleur avec l'extérieur du montage, ni avec le vide de l'enceinte , soit . Le gaz ne reçoit aucun travail de l'extérieur du montage ; il échange avec le vide de l'enceinte , en supposant une pression du vide, le travail :

Or la pression du vide thermodynamique est nulle, d'où . On a par conséquent pour la détente de Joule–Gay-Lussac, comme déjà obtenu plus haut :

avec et les énergies internes respectives du gaz dans son état initial et dans son état final.

La détente de Joule–Gay-Lussac est donc un processus isoénergétique (elle s'effectue à énergie interne constante)[2],[3],[4] :

Détente de Joule–Gay-Lussac : , processus isoénergétique (ou isénerge).

Bilan entropique, irréversibilité

Le deuxième principe de la thermodynamique introduit l'entropie définie par l'inégalité de Clausius[5] :

avec la température absolue. La transformation est[5],[6] :

  • irréversible si  ;
  • réversible si .

La détente de Joule–Gay-Lussac étant adiabatique, soit , on a :

De façon générale, la variation élémentaire d'énergie interne s'écrit :

La détente de Joule–Gay-Lussac étant isoénergétique, soit , la variation élémentaire d'entropie vaut :

La température et la pression étant des grandeurs positives, puisque on ne peut avoir que . Dans une détente de Joule–Gay-Lussac, la variation de volume est strictement positive, soit  ; par conséquent :

La détente de Joule–Gay-Lussac est un processus irréversible :

Détente de Joule–Gay-Lussac : , processus adiabatique irréversible.

Effet de la détente

Énergie interne, coefficient de Joule–Gay-Lussac

La variation élémentaire d'énergie interne s'écrit :

La variation élémentaire d'entropie s'exprime en fonction des coefficients calorimétriques selon :

La combinaison des deux différentielles donne :

La première relation de Clapeyron donne :

On a par conséquent :

On définit le coefficient de Joule–Gay-Lussac[3] :

Coefficient de Joule–Gay-Lussac :

Ce coefficient s'exprime en kelvins par mètre cube (K m−3) dans le Système international d'unités. Dans un processus isoénergétique où le volume augmente (dans une détente), la température du gaz varie : lorsque elle diminue ; lorsque elle augmente.

Pour l'énergie interne on nomme pression interne le coefficient tel que[7] :

Pression interne :

Ce coefficient s'exprime en pascals (Pa) dans le Système international d'unités. On a donc, de façon générale[7] :

Variation élémentaire de l'énergie interne :


Gaz parfaits, première loi de Joule

La loi des gaz parfaits :

donne le coefficient de compression isochore :

En conséquence, la température d'un gaz parfait ne varie pas dans une détente de Joule–Gay-Lussac et, de façon générale, dans toute transformation isoénergétique[2],[7],[3] :

Pour un gaz parfait :

On a également :

De façon générale, l'énergie interne d'un gaz parfait ne dépend pas du volume, elle ne dépend que de la température ; un gaz parfait répond donc à la première loi de Joule (ou loi de Joule–Gay-Lussac)[2],[8],[3] :

Pour un gaz parfait : (première loi de Joule ou loi de Joule–Gay-Lussac).

Dans une détente de Joule–Gay-Lussac, la variation d'entropie d'un gaz parfait vaut :

avec et les entropies respectives du gaz dans son état initial et dans son état final. Puisque , on vérifie que :

Détente de Joule–Gay-Lussac pour un gaz parfait :

Gaz réels

Les courbes isoénergétiques (ou isénerges) d'une quantité donnée d'un gaz peuvent être représentées dans un diagramme thermodynamique dans lequel le volume est porté en abscisse et la température en ordonnée (diagramme de Watt). Dans ce diagramme, le coefficient est la pente des courbes. Les courbes d'un gaz parfait sont des droites horizontales : la température d'un gaz parfait ne varie pas lors d'une détente de Joule–Gay-Lussac. Au contraire, les courbes d'un gaz réel sont incurvées : la température d'un gaz réel varie lors d'une détente de Joule–Gay-Lussac[2],[7],[3].

Détente de Joule–Gay-Lussac.
Si est puisque est alors doit être donc le gaz
négatif toujours positif négatif se refroidit
positif positif se réchauffe

Aux hautes et basses températures, on a quel que soit le volume[3]. Aux très hautes températures et très grands volumes, les courbes isoénergétiques d'un gaz réel sont quasiment horizontales dans le diagramme volume-pression : dans ces conditions, un gaz réel tend à se comporter comme un gaz parfait[3].

Aux températures intermédiaires, on a aux faibles volumes, aux grands volumes. Le lieu des points auxquels le coefficient de Joule–Gay-Lussac s'annule et change de signe (on a alors comme pour les gaz parfaits) est appelé courbe d'inversion de Joule–Gay-Lussac. À volume nul, la courbe d'inversion est limitée par la température maximale d'inversion de Joule–Gay-Lussac et la température minimale d'inversion de Joule–Gay-Lussac. La courbe d'inversion présente également un volume maximal d'inversion de Joule–Gay-Lussac au-delà duquel on a à toute température[3].

Dans les conditions de pression et température ambiantes, la plupart des gaz tendent à se refroidir lors d'une détente de Joule–Gay-Lussac ; l'hydrogène et l'hélium, eux, se réchauffent dans cette détente[9].

Interprétation moléculaire

Au niveau microscopique, l'énergie totale du système thermodynamique étudié est la somme de l'énergie cinétique des molécules, proportionnelle au carré de leur vitesse quadratique moyenne, et de l'énergie potentielle, due aux forces intermoléculaires. En l'absence de travail et de chaleur transférés depuis l'extérieur vers le système, l'énergie totale du système se conserve : ainsi, si l'énergie cinétique ou potentielle augmente, l'autre diminue[2],[3],[7].

D'une part, la théorie cinétique des gaz et le théorème d'équipartition de l'énergie combinés impliquent que l'énergie cinétique moyenne des molécules d'un gaz est proportionnelle à la température. En conséquence, une diminution de l'énergie cinétique des molécules d'un gaz induit une diminution de la température[2],[3],[7].

D'autre part, les molécules d'un gaz réel interagissent par des forces intermoléculaires, notamment les forces de van der Waals. Si ces forces sont attractives, elles s'opposent à toute augmentation de la distance entre les molécules ; dans ce cas, une augmentation de la distance entre molécules induit une augmentation de l'énergie potentielle des molécules. Au contraire, des forces répulsives favorisent l'augmentation de la distance entre molécules ; dans ce cas, une augmentation de la distance entre molécules induit une diminution de l'énergie potentielle[2],[3],[7].

Lorsqu'un gaz est détendu, son volume augmente et ses molécules tendent à l'occuper entièrement, ce qui augmente la distance moyenne les séparant. Ainsi, lors d'une détente, si les forces intermoléculaires sont attractives, l'énergie potentielle augmente et l'énergie cinétique décroît ; en conséquence la température diminue : on a . Au contraire, si les forces intermoléculaires sont répulsives, l'énergie potentielle diminue et l'énergie cinétique augmente ; en conséquence la température augmente : on a [2],[3],[7].

En l'absence de forces intermoléculaires, la détente d'un gaz parfait ne modifie pas l'énergie potentielle des molécules. En conséquence, l'énergie cinétique et la température ne sont pas modifiées : on a à toute température et pression. Ceci ne s'observe pour les gaz réels que sur la courbe d'inversion où les forces attractives et répulsives se compensent exactement[2],[3],[7]. Aux très hautes températures et très grands volumes, l'énergie potentielle devient négligeable devant l'énergie cinétique : les gaz réels tendent à se comporter comme des gaz parfaits.

Application à un gaz de van der Waals

Selon l'équation d'état de van der Waals[10],[11] :

les coordonnées pression, température et volume molaire du point critique d'un fluide sont données par[10],[12] :

Les coordonnées réduites (grandeurs adimensionnelles) sont définies par[10],[13] :

Le coefficient de Joule–Gay-Lussac selon l'équation d'état de van der Waals est donné par[4] :

Coefficient de Joule–Gay-Lussac

Selon l'équation d'état de van der Waals, on a quelles que soient les conditions opératoires. Dans une détente de Joule–Gay-Lussac, la température d'un gaz de van der Waals ne peut que décroître. Aux pression et température ambiantes, les gaz réels adoptent majoritairement ce comportement, mais l'hydrogène et l'hélium, eux, se réchauffent dans cette détente[9]. L'équation d'état de van der Waals est incapable de représenter ce comportement.

Dans une détente de Joule–Gay-Lussac, selon l'équation d'état de van der Waals, on a :

d'où, en intégrant, en considérant comme constante :

et finalement[14] :

Exemple[14]
Soit une quantité = 1 mole de diazote dans un volume = 1 l à la température = 298 K. On effectue une détente de Joule–Gay-Lussac de telle sorte que . On a = 1,41 × 10−1 Pa m6 mol−2 et = 20,98 J K−1 mol−1.
On obtient = −3,4 K, soit = 294,6 K.

Notations

Alphabet latin
  • le terme de cohésion de l'équation d'état de van der Waals ;
  • le covolume molaire de l'équation d'état de van der Waals ;
  • la capacité thermique isochore ;
  • la capacité thermique isochore molaire ;
  • le coefficient de dilatation isotherme ;
  • la quantité de matière ;
  • la pression ;
  • la chaleur échangée par le système et l'extérieur de la conduite ;
  • la constante universelle des gaz parfaits ;
  • l'entropie ;
  • la température ;
  • l'énergie interne ;
  • le volume ;
  • le volume molaire ;
  • le travail des forces de pression.
Alphabet grec
  • le coefficient de compression isochore ;
  • le coefficient de Joule–Gay-Lussac.

Notes et références

Notes

  1. Joseph Louis Gay-Lussac, « Premier Essai pour déterminer les variations de température qu'éprouvent les gaz en changeant de densité, et considérations sur leur capacité pour le calorique. », Mémoires de physique et de chimie de la Société d'Arcueil, t. 1, , p. 180-203 (lire en ligne, consulté le ), lire sur wikisource.
    Les équipements qui servirent à Gay-Lussac lors de ses expériences sont conservés à l'École polytechnique.
    • Louis Patard, « L'appareil à deux globes de verre : Gay-Lussac et Regnault ? », Bulletin de la SABIX (Société des amis de la bibliothèque et de l'histoire de l'École polytechnique), vol. 18, , p. 69-73 (DOI 10.4000/sabix.841, lire en ligne, consulté le ).
    • Mus'X, Musée de l'École polytechnique, « Appareil à deux globes de verre », sur polytechnique.edu (consulté le ).
    • Mus'X, Musée de l'École polytechnique, « Laboratoire de Gay-Lussac », sur polytechnique.edu (consulté le ).
  2. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 Taillet et al. 2018, p. 202 détente de Joule–Gay-Lussac.
  3. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 Fillette et al. 2023, p. 339-340 paragraphe 16.2.2 Détente de Joule–Gay-Lussac.
  4. 1 2 3 Johnston 2014, p. 11-1–11-6 Chapter 11 Adiabatic free expansion and Joule-Thomson expansion.
  5. 1 2 Atkins et al. 2021, p. 85-86 paragraphe 3A.3 L'entropie : une fonction d'état (c) Inégalité de Clausius.
  6. Infelta et Graetzel, p. 36.
  7. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Atkins et al. 2021, p. 60-63 paragraphe 2D.2 Changements d'énergie interne.
  8. Taillet et al. 2018, p. 404 Joule (lois de).
  9. 1 2 Goussard et al. 1993.
  10. 1 2 3 Atkins et al. 2021, p. 23-27 paragraphe 1C.2 Équation de van der Waals.
  11. Borel et al. 2005, p. 251-253 paragraphe 5.5 Fluides de van der Waals - 5.5.1 Définition.
  12. Borel et al. 2005, p. 260-261 paragraphe 5.5 Fluides de van der Waals - 5.5.2 Comportement physique - Fonctions d'état thermiques critiques.
  13. Borel et al. 2005, p. 261-262 paragraphe 5.5 Fluides de van der Waals - 5.5.2 Comportement physique - Équation d'état sous forme réduite.
  14. 1 2 Fillette et al. 2023, p. 359 paragraphe 17.2.2 Application au refroidissement.

Bibliographie

Articles
  • Jacques-Olivier Goussard et Bernard Roulet, « Free expansion for real gases », American Journal of Physics, vol. 61, no 9, , p. 845–848 (DOI 10.1119/1.17417, Bibcode 1993AmJPh..61..845G).
Ouvrages
  • Peter William Atkins, Julio De Paula et James Keeler (trad. Jean Toullec), Chimie Physique Physical Chemistry »], De Boeck Supérieur, , 5e éd., 916 p. (ISBN 978-2-8073-0637-0, lire en ligne).
  • Lucien Borel et Daniel Favrat, Thermodynamique et énergétique : De l'énergie à l'exergie, vol. 1, EPFL Press, , 814 p. (ISBN 9782880745455, lire en ligne).
  • Jules Fillette, Julien Froustey et Hugo Roussille, Physique pour l'agrégation : Mécanique classique et relativiste, Physique quantique et nucléaire, Thermodynamique, Physique statistique, De Boeck Supérieur, , 512 p. (ISBN 9782807343726, lire en ligne).
  • (en) David C Johnston, Advances in Thermodynamics of the van der Waals Fluid, Morgan & Claypool Publishers, coll. « IOP Concise Physics developed with Morgan & Claypool Publishers (M&C) », , 118 p. (ISBN 9781627055321, DOI 10.1088/978-1-627-05532-1ch11, lire en ligne).
  • Richard Taillet, Loïc Villain et Pascal Febvre, Dictionnaire de physique, Louvain-la-Neuve/impr. aux Pays-Bas, De Boeck supérieur, , 976 p. (ISBN 978-2-8073-0744-5, lire en ligne).

Articles connexes

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